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Détail d'une publication

Politix n°96 : Politique(s) de générations

22/02/2012 10:43 Il y a: 1 an(s)
Catégorie(s) : Publications

Auteur : Anne-Laure Thévenot

Dossier coordonné par Marie Cartier et Alexis Spire

Parution : février 2012

ISBN : 9782804168780

Pour accéder à la revue: Lien externe - Ouverture dans une nouvelle fenêtrehttp://www.cairn.info/revue-politix.htm

Editorial :

Après avoir souvent exploré des chantiers délaissés par la science politique traditionnelle, Politix a choisi dans ce dossier de revenir sur un thème classique de la discipline, celui des générations. Le pari peut paraître audacieux tant la littérature académique sur le sujet est abondante. Prenant le contre-pied d’une conception très courante faisant des générations des groupes naturels et intrinsèquement homogènes, la perspective retenue ici consiste à rapporter les variables d’âge au contexte historique et aux conditions de socialisation qui leur correspondent. Pour y parvenir, les coordinateurs du dossier ont choisi de lancer un appel à communications publié sur le site Calenda et diffusé auprès d’un grand nombre de collègues. Le recours à cette procédure, inhabituelle pour Politix, mérite une explication. Généralement, les responsables d’un dossier se chargent de prospecter et de solliciter comme ils l’entendent les auteurs dont les travaux leur semblent les plus pertinents pour nourrir un thème ou une problématique retenue par le comité de rédaction. L’idée de procéder par un appel public, susceptible de circuler au-delà de nos réseaux habituels, était motivée par le souhait de recueillir des contributions venant d’autres disciplines (anthropologie, histoire, voire économie politique). Les réponses ont été nombreuses, ce qui a eu pour conséquence d’alourdir le travail de coordination mais aussi d’offrir, plus que de coutume, un accès à la publication à de jeunes chercheurs. Au vu de la liste des contributions finalement retenue, l’élargissement disciplinaire initialement souhaité n’a certes pas été atteint, mais cette manière de procéder a permis d’ouvrir la revue. L’expérience est en tout cas suffisamment probante pour espérer qu’elle puisse être à l’avenir réitérée.

L'objectif de ce numéro est de montrer que ce qui apparaît souvent comme des « conflits de générations » renvoie en réalité à la confrontation de différentes histoires sociales, individuelles et collectives. Ce que le sens commun présente comme des oppositions entre « jeunes » et « vieux » correspond le plus souvent à des différences de rapport à l’institution scolaire, au marché du travail et au monde politique ; ces différences sont aussi déterminées par des expériences et des trajectoires inscrites dans des temporalités propres à chaque groupe social. La plupart des contributions rassemblées ici reprennent l’intuition de Karl Mannheim selon laquelle les groupes d’âge doivent toujours être rapportés aux caractéristiques sociales de ceux qui s’en revendiquent.

Le cas des cadres des collectivités territoriales étudié par Émilie Biland illustre ainsi l’intérêt d’appliquer la notion de « situation de génération » à la question de la politisation : le mode de recrutement, le statut d’emploi et le déroulement de carrière des plus jeunes s’opposent en tous points à ceux de leurs aînés et conditionnent leur rapport au politique et leurs relations avec les élus. Le parti pris retenu ici est également que les tensions entre générations vont au-delà de l’habituelle « rivalité des âges » et rendent visibles des clivages qui se retrouvent dans diverses sphères de la vie sociale, professionnelle et politique. Entre les « vieux » et les « jeunes » professeurs observés par Aurélie Llobet se joue une opposition entre « politisés » et « dépolitisés » qui ne saurait s’expliquer uniquement par des variables syndicales ou politiques : le travail avec les élèves, les évolutions de l’institution scolaire et des modes de socialisation professionnelle sont autant de dimensions qui conditionnent les transformations des représentations et des modes d’action des enseignants. C’est aussi le lien entre les positions respectives des différentes générations dans la vie professionnelle et leur engagement dans le monde politique, que ce numéro entend explorer. Même au-delà de la vie active, ce lien perdure : ce qui rassemble les militants des organisations de défense de retraités étudiés par Alexandre Lambelet, c’est moins la volonté de défendre une cause commune que le résultat d’une logique sociale les ayant exclus du champ politique et les incitant à se retrouver entre membres d’une même génération. Les clivages attribués à l’âge peuvent ainsi renvoyer tout à la fois aux socialisations respectives des cohortes en présence, aux transformations du marché du travail et à l’évolution des rapports à la politique.

À l’instar des partis et des associations, les syndicats sont également des lieux d’engagement traversés par des tensions vécues comme des « conflits degénérations ». Dans sa contribution consacrée aux mobilisations des buralistes, Caroline Frau nous rappelle que les oppositions entre générations sont aussile produit de l’usage tactique des acteurs qui peuvent mettre à profit le clivage entre la « vieille génération » ayant connu « l’âge d’or » de la profession, et celle des « jeunes » vivant au contraire sa « crise ». Qu’elles soient politiques, bureaucratiques ou sociales, les institutions jouent des distances culturelles et mentales entre classes d’âge pour préserver les équilibres existants ou maintenir un certain niveau de mobilisation. En ce sens, elles rendent possible l’existence de politiques de générations. À partir de l’exemple de la Province dominicaine de France, Yann Raison du Cleuziou montre comment une institution est mise en crise au nom des « jeunes » par une génération qui accède aux positions dominantes et qui voit dans la contestation de mai 1968 une occasion d’imposer les réformes qu’elle souhaite. Le recours au matériau historique peut ainsi permettre d’explorer les liens entre le changement social et les idéaux auxquels s’identifient les différentes fractions de générations. Loin de prétendre épuiser le sujet, ce numéro de Politix entend suggérer des pistes de réflexion pour penser autrement les rapports intergénérationnels dans le champ politique.